
Ce livre reproduit, dans un français actualisé, le texte intégral du "Rapport et projet de Décret sur l’organisation générale de l’Instruction Publique, présentés à l’Assemble nationale, au nom du Comité d’Instruction Publique", les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet (Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, 1743-1794). Il présente en même temps les contributions d’une dizaine de chercheurs et praticiens sollicités à l’occasion de la journée de célébration du deux centième anniversaire du rapport Condorcet, qui s’est tenue à la Sorbonne le 8 décembre 1992 à l’initiative de Joffre Dumazedier, dont les travaux sur le temps libre font autorité (Vers une civilisation du temps libre, Seuil, 1967. Révolution culturelle du temps libre, 1968-1988, Méridiens-Klincksieck, 1988).
Le propos de ce livre s’ouvre sur la question disons, pour simplifier, de l’"échec scolaire". Quelques études suggèrent l’intensité et la massification progressive de cette faillite. Ainsi, selon une étude publiée par J. Dumazedier dans la Revue Française de Pédagogie en 1984, on observe qu’environ un tiers des élèves sont "des apprenants actifs, aux bons résultats scolaires et le demeurent, plus tard, dans leur vie professionnelle et sociale après avoir été diplômés.
Mais combien ont emmagasiné des savoirs uniquement pour passer l’examen prescrit sans avoir un intérêt réel pour la connaissance, sous la pression d’un acharnement pédagogique familial, scolaire ou autre ? Non seulement ils s’empressent d’oublier leurs nouveaux savoirs dès le lendemain mais ils n’appliquent jamais leurs connaissances savantes dans les pratiques du quotidien. Surtout, ils ont perdu le goût du travail intellectuel et souvent le simple désir d’apprendre.
Ils sont immergés dans la connaissance ordinaire où un monde médiatique favorise la sensation, l’affectivité, le mythe, plus que la connaissance. Comment s’étonner que de simples autodidactes actifs, curieux et motivés leur soient souvent préférés dans les entreprises, les administrations, les associations (plus de 2 millions d’ingénieurs-maison rien que dans la métallurgie) malgré une lente diminution devant l’arrivée massive de jeunes diplômés en plus grand nombre.
Selon notre hypothèse actuelle, ces ratés scolaires diplômés sont probablement la majorité des élèves par année scolaire. Mais je n’en sais rien. Personne n’en sait rien." Faute de recherches suffisamment fouillées. Et si, indéniablement, le niveau "scolaire" monte, cette évolution est-elle adaptée aux attentes quotidiennes croissantes de la société en matière de connaissance ? Or si les programmes scolaires sont chaque année plus lourds, aucune place n’y est faite pour l’apprentissage d’une pratique ordinaire d’autoformation permanente.
Tout un exposé du livre est consacré par Eric Donfu (conseiller en communication, chargé de mission au centre d’information civique, il a débuté aux côtés du publiciste Jacques Séguéla et est devenu spécialiste des messages institutionnels et sociaux des nouveaux médias) au concept d’"éducité" (1). Donfu développe l’idée que le consommateur nouveau est arrivé : celui-ci n’est pas idiot et une nouvelle forme de publicité et d’information lui correspond. Ainsi par exemple, les entreprises doivent-elles développer une communication éducative capable de dire aux consommateurs et usagers comment se passent les choses : où les produits sont fabriqués, selon quels processus, avec quelles matières et quelles machines, selon quelles pratiques sociales, managériales…
Autre contribution importante : celle de Claude Lelièvre qui propose une lecture comparée des idées et des travaux législatifs de Condorcet et Jules Ferry. Condorcet proposait une instruction publique en 1792 tandis que Jules Ferry a développé une éducation nationale en 1881. Pour Ferry, le groupe prime, doit primer, sur l’individu. "Condorcet élabore un plan d’Instruction permettant le développement de citoyens libres capables de jugements raisonnés et instruits, pouvant exercer pleinement leur rôle d’acteurs sociaux (2) vraiment autonomes et librement associés ; et cela dans une vision où l’individualisme peut et doit s’identifier à un mouvement d’émancipation sociale."
Pour Condorcet, garçons et filles doivent recevoir la même instruction. Pour Ferry, les sexes doivent être éduqués dans des lieux séparés selon les rôles que la société leur réserve… Pour Ferry, l’amour de la patrie fonde une éducation des citoyens. Pour Condorcet, il ne saurait être question de "religion d’Etat". Pour Ferry, l’école est donc obligatoire. Pour Condorcet, pas d’obligation scolaire, mais le libre choix. Etc, etc. Les "Lumières" contre le "positivisme".
La contribution de Michel Authier sur les arbres de connaissance me semble également importante en ce qu’elle s’inscrit dans un projet innovant d’instruction publique : l’"Université de France" (3). Il s’agit d’une utopie gigantesque qui donnerait à tous les citoyens l’accès à un énorme serveur informatique dans lequel seraient recensés tous les savoirs de tous. Cet immense système collective s’appuie sur plusieurs concepts : les brevets (dispositif de reconnaissance d’un savoir), les blasons, les arbres de connaissance, les blasons, les banques, la valeur (des savoirs), le réseau des échanges de savoirs et les tuteurs.
Il s’appuie sur une multitude sites où se trouvent les tuteurs employés par les services de l’Université de France (écoles, organisme de formation, ANPE, entreprises, Université de France elle-même…). Ces tuteurs, détenteurs de savoir et savoir-faire appropriés aident ceux qui en ont besoin dans la définition de leur "projets personnels d’accession au savoir, à trouver les formations les plus appropriées aux besoins, à obtenir auprès de l’Université des facilités, ou des dispenses pour les défavorisés."
Un grand moment d’une lecture à la fois accessible et exigeante. Sont exposés et reliés clairement, à mes yeux, plusieurs des grands problèmes de l’éducation (avec la question de l’adaptation du terme d’"éducation". Ne faut-il pas lui préférer le terme d’"instruction" ?). Et là où des débats picrocholins rencontrés dans la presse sur des questions comme celle du collège unique nous enferment dans un débat techniciste, abscons et souvent stérile, cet ouvrage nous apporte un éclairage bien construit. Il pose pour cela la question de l’instruction publique en examinant sa dynamique historique et les contributions essentielles, notamment actuelles, qui la font avancer. Je me suis aperçu, lecture faisant, que l’éducation populaire n’était pas un chantier en soi mais intégré dans la question plus générale du savoir et du comment en organiser la diffusion. Les livres nous rendent moins bêtes…
(1): J’ai envie de parler d’intrusion en évoquant cette contribution. Intrusion, dans cet univers universitaire si éloigné des entreprises et encore plus de la publicité…
(2) : Tiens, tiens !?! (c’est nous qui surlignons en gras. N.D.L.R.)
(3) : Il s’agit d’un projet issu d’une mission d’études, confiée au philosophe Michel Serres (voir : Le Tiers Instruit, Editions François Bourin, 1991) par le Premier ministre en 1991 et à laquelle participèrent notamment Michel Authier, Pierre Lévy et Jacques Perriault.
(2)
Texte en ligne sur le site de « Peuple et Culture »
http://www.peuple-et-culture.org/spip.php?article225