
Certaines ont « jeté leurs soutiens-gorge au feu » avec les féministes pour se débarrasser de ce corset qui emprisonne le corps des femmes, défendu la pilule et le droit à l’avortement, rompu avec les principes d’éducation de leurs parents, fait peu ou pas d’enfants, inventé une nouvelle société en y prenant le pouvoir. Quarante ans après, célibataires, mères ou grands mères, que sont devenues celles qui disaient : Ils peuvent couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas la venue du Printemps ? Ou même : Jouissez sans entraves, vivez sans temps morts, baisez sans carotte ? Ces filles de mai, habillées de mini-jupes courtes donnant une silhouette à la Paco Rabanne, ou de fripes colorées à la mode hippies, apparaissent comme le symbole éclatant d’un combat qui a changé la société en changeant la condition des femmes.
L’auteur est allé à leur rencontre à l’occasion d’une étude sociologique exclusive qui révèle que, tout en corrigeant parfois l’esprit de leur jeunesse, ces femmes restent innovatrices pour elles-mêmes comme pour leurs proches.
Entretien avec Éric Donfu
Éric Donfu, présentez-nous ces “Jolies filles de mai”.
Ce sont toutes les femmes qui ont vécu leur jeunesse dans les années 60. Elles sont environ quatre millions, nées entre 1941 et 1951. Jeunes sexagénaires, elles étonnent par leur jeunesse et leur force innovante. Qu’elles soient célibataires, mères ou grands- mères, complices de leurs filles et de leurs
petits- enfants, soutiens de leurs parents, elles sont devenues, aujourd’hui, les “ pivots de la famille” et de la société contemporaine. Elles occupent en effet une place centrale dans la vie sociale, économique et intellectuelle. Mai 68 a été le catalyseur de leurs combats, qu’elles aient été dans, à coté, ou contre le mouvement. Et si, quarante ans après, leur rôle apparaît clairement, l’impact sur la société est bien plus profond.
Vous présentez mai 68 comme la “Révolution des femmes” ?
On peut avoir une lecture ciblée de mai 68, par exemple culturelle, politique ou syndicale, ou ne s’intéresser qu’aux huit semaines qui ont fait l’évènement, en mai et juin. Mais ce serait oublier sa dimension sociologique essentielle : la “ révolution des femmes”. 44% des étudiants étaient déjà des femmes en 68 et elles étaient présentes dans la rue. Leurs revendications, pour la maîtrise du corp s, l’égalité de droit dans le couple et l’accès au travail ont
abouti. En prenant en compte une période plus longue, quinze ans, de 1965 aux années 80, il est évident que, s’il y a bien eu un “ avant” et un “après mai 68”, c’est surtout vrai pour les femmes.
Vous dites que les filles de mai sont les premières femmes libérées ?
Oui, elles sont la première génération de femmes qui peut s’affirmer libérée. Pourquoi ? Parce qu’elles sont les premières à se retrouver entre deux générations de femmes émancipées : leurs mères, la génération des années 20, les premières à voter et à travailler massivement, et leurs filles, avec qui elles sont complices, et qu’elles ont élevées selon leurs principes d’éducation. Alors, est-ce un livre sur les femmes ou sur mai 68 ? C’est un livre sur le changement de la société contemporaine. Je démontre que, en changeant la condition des femmes, mai 68 a changé la société et le rapport de chacun
avec l’autre comme avec lui-même. Tout dans la société des années 60 était délégué, les parents décidaient pour les enfants, les enseignants pour les élèves, le patron pour les salariés et le mari pour la femme. Mai 68 a changé tout cela. S’ils sont plus nuancés sur l’éducation, pour 80 % des français, mai 68 a eu une influence positive sur la répartition des tâches hommes-femmes, contre seulement 10 % d’un avis contraire (sondage CSA pour Le Nouvel Observateur).
Un livre actuel, donc ?
Oui, quarante ans après, il fallait rappeler, au travers des combats des femmes, que ces acquis ont toujours besoin d’être défendus en France et conquis dans le monde, pour l’autorité partagée comme pour la liberté sexuelle, pour l’accès aux responsabilités comme pour les droits des enfants, pour la maîtrise de la maternité comme pour la liberté d’expression. Et pour cela, je sais que nous pouvons toujours compter sur ces “jolies filles de mai” !